Caroline Fontaine

"Spectacle intime"

 "Spectacle intime"

Si l’on regarde en soi qu’est-ce que l’on voit, de la viande, de l’eau, une machine de tissus organiques, d’os, de liquides. Les peintres sont les premiers à aller voir l’intérieur de la machine en panne (Michel-Ange fait déterrer des cadavres). Avec la technologie, notre imaginaire s’est enrichi de nombreuses images de l’intérieur, nous avons un spectacle intime qui est comme une cosmogonie inscrite en nous, les peintres préhistoriques rejouaient toute la cosmogonie des cieux en l’inscrivant sur les parois des grottes, en reproduisant le grand mystère extérieur dans la poche rupestre, pour eux le monde était concave, ils étaient à l’intérieur. L’époque a retourné le monde comme un gant, mis à jour l’intérieur. Le monde est convexe paraît-il, formé d’entités convexes qui s’éloignent les unes des autres.

Caroline Fontaine ne regarde pas vers l’extérieur en cherchant l’unité dans la différence comme Giacometti mais la variété dans le même, les formes cellulaires. Elle participe moins d’une tradition chrétienne ; l’Autre est moi-même, que d’une tradition asiatique: Je suis les autres (elle est d’origine vietnamienne). Dans Bâtissons une cathédrale, Enzo Cucchi disait qu’il faudrait retrouver une énergie prénatale. C’est ce que fait Fontaine avec sa peinture quand elle emprunte à l’organique des formes de protozoaires, de cellules, ou bien invente des petits monstres péniens en devenir dont on ne comprend pas encore à quelle espèce ils appartiennent. Toute une abstraction étrange de la vie embryonnaire, de la pulsation, de la secousse, du tremblement, de ce qui s’ébroue à la vie. Etres amphibologiques à l’état de passage, hybrides peu identifiables, qui s’ouvrent, se déplient, durcissent, se gonflent, se contractent, se rétractent, se hérissent, s’enroulent, luisants, rugueux, poilus, tachetés. Tout ce que vous auriez aimé voir sans jamais oser le regarder, le lien entre une amibe et nous ou bien entre un fabuleux amphisbène (serpent à deux têtes) et nous. Cette peinture nous trouble car elle n’est pas répugnante, elle a la légèreté d’une aile de papillon, transparente. Elle se regarde comme on tourne les pages d’un livre d’entomologie, émerveillé par la bizarrerie des spécimens inconnus.
texte de l'exposition "Minch-Chi" de Joël Brisse. Peintre, cinéaste.